Alors là, j’ai déterré une nouvelle vielle d’une dizaine d’année qui trainait sur mon disque dur. Le thème reste étrangement d’actualité et je l’ai développé plus tard pour GDL

Le café était encore trop chaud. Des volutes bleutées s’évaporaient dans la moiteur du début de l’été. Sur la terrasse ombragée du bar, une seule place restait vacante. La foule des vacanciers se pressait sous la moindre parcelle d’ombre. Le serveur passait de table en table en soulevant avec brio un plateau qui ne désemplissait pas. Tous les clients du bar parlaient très fort dans chacune de leur langue, le bruit en devenait insoutenable. Il y avait des Anglais, des Américains, des Allemands, des Russes, des Italiens et quelques Français, aucun natif du pays. Ils venaient tous passer du bon temps ici, boire de l’alcool, prendre de la drogue, coucher avec ses sœurs et pervertir son pays. Les Occidentaux étaient tous des porcs, ils passaient leur temps à détruire des traditions millénaires et à avilir ce qui était saint.

Assis sur une petite table ronde Mohamed regardait avec dédain tous ces infidèles. Il avait vécu vingt-cinq années dans leur pays et connaissait bien leurs défauts, ces gens-là se croyaient supérieur parce qu’il possédait de l’argent. Il fallait leur donner une leçon, l’argent ne protégeait pas de la mort et il n’achetait pas le paradis.

Un couple d’anglais s’embrassait de manière indécente, il réprima un râle de colère, faire ça en public ! Encore quelques années et ce pays se transformerait en bordel décadent.

Sur la seule chaise libre de tout le café, Mohamed avait posé son sac, il lui lança un regard inquiet, l’horloge tournait. Il savait à présent ce que signifiait réellement l’impatience, il voulait que tout soit enfin finit. Le brouhaha des touristes ne cessait pas, il lui montait à la tête, il aurait voulu s’arracher les oreilles pour ne plus jamais rien entendre.

« Il vaut mieux qu’on s’arrête, on va nulle part. »

Il chassa ce souvenir, il ne devait plus penser à ce genre de chose. Il se concentra sur sa mission et regarda sa montre, il ne restait plus que dix minutes et quelques secondes, ça ne serait plus très long.

« Marc ! C’est bien toi ? »

On ne l’avait plus appelé par ce nom depuis des mois, il reconnut immédiatement la voix. La situation risquait de se compliquer sérieusement.

« Fanny ? Qu’est-ce que tu fais ici ?

-Je suis en vacances, mais toi pourquoi es-tu là ?

-Je prends des cours.

-Des cours de quoi ?

-C’est compliqué.

-Je vais m’asseoir à côté de toi et tu vas m’expliquer. »

Parler à Fanny était la pire des choses qui pouvait lui arriver, il ne disposait de plus assez de temps pour ces bêtises. La jeune femme prit le sac et le déposa au sol.

Par pitié…

« C’est sacrément lourd, qu’y a-t-il dedans ?

-Des livres.

-Évidement, puisque tu étudies à nouveau. »

Fanny était toujours aussi belle, elle n’avait pas changé, toujours aussi enthousiaste et volontaire.

« Je suis contente de te revoir, je pensais justement à toi. Je me demandais ce que tu devenais depuis… »

Elle marqua une pause. Elle paraissait gênée, pas autant que Mohamed

« On s’est quitté un peu vite, tu ne penses pas Marc ?

-S’il te plaît, ne m’appelle plus Marc, j’ai changé de nom, je m’appelle Mohamed.

-Pourquoi ?

-J’ai changé.

-En fait, j’espérais que tu changes, la dernière fois que j’ai eu des nouvelles de toi, tu écumais les bars et tu traînais avec des gens pas très fréquentables. Je me suis inquiété pour toi, je me suis sentis coupable de ce qui t’arrivait, plusieurs fois j’ai faillit reprendre contact avec toi, mais je n’ai jamais trouvé le courage. Tu étais au fond du gouffre à l’époque.

-On m’a sauvé depuis.

-Qui t’a sauvé ?

-Dieu. »

Fanny ne comprenait pas.

« Dieu m’a aidé à voir clair dans ma vie, il m’a fournit de nouveaux objectifs et un nouveau but dans la vie. Je sais que je ne suis plus seul à présent, il scrute chacun de mes pas et me soutient.

-En effet, tu es différant, Marc.

-Je t’ai dit de m’appeler Mohamed. C’est étrange, mais quand nous étions ensemble, je pensais que le but de ma vie se résumait à toi et à ton bonheur, j’étais persuadé que nous vieillirions ensemble et que nous aurions de nombreux enfants. Pendant ce temps, tu ne pensais qu’à prendre du bon temps. J’étais impatient de construire quelque chose de solide avec toi.

-Moi aussi j’ai changé, je me suis marié et j’ai divorcé. J’ai récemment pris conscience de quelque chose, tu as été le seul homme qui ne m’a jamais aimé. J’étais jeune et j’ai eu peur de m’engager. »

Pourquoi faisait-elle ça ? L’estomac noué, Mohamed doutait, son chef lui avait parlé de l’hésitation avant de passer à l’acte mais l’hésitation faisait place, au doute et à l’envi. Il se pouvait qu’il n’ait jamais cessé d’aimer Fanny. Il détestait cette impression, il regarda sa montre, le temps était presque épuisé.

« C’est peut-être stupide ce que je vais te dire, reprit Fanny, mais je ne crois pas au hasard. Nous sommes tous les deux très loin de chez nous et pourtant nous nous sommes rencontré. Il y a une raison. Tu ne penses pas ? »

Dieu lui envoyait une épreuve, sa vie pouvait prendre deux orientations à présent. Au plus profond de ses tripes, il ressentait le début d’une révolution. Il ne pouvait résister lorsqu’elle le regardait avec ses yeux, il n’était qu’un homme après tout. Sa vie aurait été meilleure avec elle, il n’aurait pas eu besoin de se torturer de cette manière. Avec elle, pas d’alcool et de drogue, pas de rencontre avec l’imam, pas d’embrigadement dans cette secte, pas de camps d’entraînement et pas…

« Je crois que j’éprouve encore des sentiments pour toi… »

Voilà, elle l’avait dit. Mohamed jeta un dernier regard sur sa montre. 5…

« Tu as trop… » 4…

« …tardé, je… » 3…

« …suis désolé. » 2…

Les vacanciers parlaient toujours aussi fort. 1… Mohamed avait toujours su qu’il finirait sa vie avec Fanny, mais pas dans les flammes. 0…