Voici une nouvelle écrite y’a plusieurs années et que j’ai reprise récemment, elle peut avoir un lien avec Au ciel comme sur terre:

 

Réveil-toi.

Ouvre ces putains d’yeux !

Allongé sur ce qui semble être une sorte de petit divan, je fais le compte de mes membres et celui de mes neurones. Les bras et les jambes sont là, mais ils sont glacés. Je continue l’état des lieux de mon corps, un truc colle ma chemise contre ma poitrine. Je n’ose pas encore bouger, mes mains sont trop engourdies pour savoir ce que c’est. Mes doigts me donnent l’impression d’être des bouts de bois qui ne semblent pas disposer à bouger.

L’odorat revient.

Je pue le vomi et la transpiration. Il y a une autre odeur que je pense connaître mais dont j’ai tout oubliée. Mes souvenirs sont dans un sale état. Ils me font penser à un miroir brisé où chaque éclat serait une vérité incomplète qu’il faudrait recoller pour reconstituer ce vaste puzzle mental.

Ma gorge me brûle, un de mes souvenirs me montre un autre moi qui fume allégrement pétard sur pétard. Ma langue résonne encore de tout l’alcool ingéré. J’ai été invité à une fête. Pourquoi a-t-on fait la fête ? Avec qui ai-je fait la fête ? Les réponses se dérobent dans mon esprit. Je perçois des vérités dérangeantes qui se cache à la périphérie de mes souvenirs.

J’ouvre les yeux, un filet fantasmagorique de lumière nocturne entre par le bas d’un volet roulant quasiment fermé. Mon iris s’agrandit, je ne distingue que des formes indistinctes.

Le son.

Dans la pièce où je me trouve, un silence de mort règne, mais je sens que des gens dorment près de moi, je ne dois pas les réveiller avant de savoir qui ils sont. Derrière un mur ou peut-être bien une porte, je distingue des grognements sourds. Comme si un couple était en train de faire l’amour.

Je distingue assez clairement des ombres qui dansent à travers un fin rayon de lumière qui traverse une porte. Mes sens commencent à s’accorder les uns avec les autres.

Je rassemble à nouveau mes souvenirs, je me souviens d’une fille, une blonde, comment s’appelle-t-elle ? Cécile ? Céline ? Pourquoi ce détail me revient-il d’un coup ? Je ne perçois aucune logique dans mes pensées. Je rate à nouveau un moyen de me concentrer sérieusement.

J’ai envie de pisser, où sont les toilettes ? Je cherche dans mes souvenirs les plus récents. Je me vois marcher dans un couloir. C’est en soirée. Le genre de soirée où l’on attend l’agonie du jour pour pouvoir vivre. C’est le genre de soirée qui vous amène dans les confins de la nuit. Elles sont un diamant alcoolisé qui ressemble à de la merde au réveil.

« Les toilettes sont au fond. »

La voix du maître de maison dans ma tête me donne une horrible crampe d’estomac. J’ai encore trop d’alcool dans le ventre que je dois expulser. Ma mission aux toilettes devient prioritaire.

Je sors mon téléphone de ma poche pour m’en servir comme d’une lampe torche. L’appareil lance une lumière blafarde aux alentours et les formes à peine esquissées tout à l’heure se dessinent un peu plus clairement. Près de mon divan une table basse est recouverte de bouteilles d’alcool et de verres à moitié vide. Certaines bouteilles sont couchées, victimes d’une étrange bataille, leur sang d’alcool recouvre un tapis. Elles sont les tours éventrés d’un empire festif, les fantômes d’une sensation délicieuse.

En face de moi, une chose apparemment humaine dort avachie sur un autre divan. À mes pieds une seconde forme est allongée dans une position étrange entre un pouf et un fauteuil, le bras en croix, elle semble prête à accueillir le monde entier dans son giron.

Je me lève, une sournoise migraine explose dans mon crâne. Je reprends mon souffle et dans le plus grand des silences, tout en éclairant ma route avec la lumière de mon téléphone, j’enjambe le dormeur christique. Mes pas sont mal assurés. Je prends mille précautions pour ne pas tituber et chuter comme le vieil alcoolique que je suis. Je ne distingue aucune couleur avec la lumière de mon téléphone, sans le vouloir je marche dans une flaque d’un liquide, je chasse rapidement toute question de mon esprit, je ne veux pas savoir ce que c’est. Je sors de la première pièce et pénètre dans le couloir. Tout au fond, il y a les toilettes. J’avance en prenant soin de ne faire aucun bruit, petit à petit des détails du début de soirée me revienne, il y avait ce type au teint blême qui n’arrêtait pas de boire et de se plaindre. Je le revois entrecoupé de flash où je bois de la vodka de manière irraisonné. En y repensant, j’ai un frisson qui me parcourt le dos, mais je ne sais pas pourquoi.

Pas à pas, la porte des toilettes que je devine blanche, se rapproche, il y a d’autres portes dans le couloir mais elles ne m’intéressent pas, il doit y avoir quelque part une cuisine, une salle de bain et une chambre.

La chambre.

Les bruits de grognement viennent de là, je ne veux pas déranger le couple, je n’ai aucune curiosité pour le moment. À ma droite la porte de la chambre se dresse à côté de la porte des toilettes, il y a une clé sur la porte de la chambre. Sur la poignée de la porte, mon téléphone met en évidence de sombres traces de doigt. Les ombres dansantes que j’ai distingué tout à l’heure viennent de là.

Je pousse la porte des toilettes.

Elle ne bouge pas.

Une seconde fois je pousse la porte des toilettes.

Elle ne bouge pas.

Soudain, un choc, quelqu’un vient de se jeter sur la porte de la chambre. Sous le coup de la surprise je recule en laissant tomber mon téléphone qui virevolte avant d’atteindre le sol. La coque se détache, la batterie virevolte et toute ma lumière disparaît. Mon univers se résume à mon corps engourdit et à ces sons inquiétants. Dans ma poitrine, mon cœur bat de plus en plus fort, il est la boite à rythme d’un groupe de speed métal techno et manque de me tuer. Dans mon dos je trouve une seconde porte, tandis que quelqu’un se jette à nouveau sur celle de la chambre sans que cette dernière ne bouge d’un poil.

La rémanence de mes souvenirs se fait plus clair, je vois de la violence dans la fin de soirée sans en distinguer le moindre sens ou la moindre logique. Je réfléchis mais les réponses ne viennent pas.

Je rentre dans une nouvelle pièce, les ténèbres m’entourent et je tâtonne à la recherche d’un interrupteur. Mes doigts l’effleurent et sans penser une seconde de plus j’appuie. Le néon clignote comme un putain de stroboscope, le genre qui aveugle dans les boites de nuit. Je suis dans la salle de bain.

Une troisième fois on essaie de défoncer la porte de la chambre, mais à la différence des fois précédentes, je perçois le début d’un craquement. Mes yeux se pose sur la baignoire, il y a un corps qui baigne dans son sang, il a la face pâle et boursouflée. Une partie de son crâne est explosé. Les murs sont maculés de sang et d’un substance rosâtre. Je commence à me souvenir de ce qui s’est passé, je l’ai tué tout à l’heure. Mais pourquoi ?

Nos yeux se croisent dans la glace, c’est une autre personne qui me lance ce regard. Je ne me reconnais plus, mon t-shirt est maculé d’hémoglobine mêlée à du vomi. Mes yeux sont injectés de sang et des cernes noirs les entourent, je ressemble vraiment au cadavre de la baignoire.

Dans le lavabo, une batte de baseball sur lesquelles se dessine d’étranges formes écarlates me remet en mémoire quelques souvenirs supplémentaires, les formes dans le salon ne dorment pas elles sont mortes, je les ai tous tué.

La porte de la chambre explose sous le quatrième choc, je prends la batte de baseball et me prépare à l’impact, je ne sais pas ce qui va arriver dans la salle de bain mais je suis prêt à tout.

Sans se presser, la personne avance dans le couloir vers l’entrée de la salle de bain. Mes doigts se crispent, mes phalanges craquent une à une, une pellicule de sueur recouvre la poignée. Le silence seulement interrompu par les pas ce cette personne devient oppressant. Sur mon front, je sens mon sang battre dans mes tempes et sur des tas de petites veines, je déteste cette sensation.

Un pied déchiqueté entre dans la lumière et puis c’est tout le reste d’un corps autrefois humain qui s’offre à ma vue, l’air dans mes poumons se bloque. Je reste interdit devant cette vision.

Le visage de la blonde est à moitié ravagé et je ne sais pas du tout ce qui pourrait causer ce genre de blessure. Son œil droit pend sur sa joue. Son ventre est ouvert laissant voir ses boyaux, d’horribles serpents qui ne désirent que s’échapper de leur prison. Elle tend ses mains remplies d’écorchures encore béantes vers mon cou. Nous basculons tout les deux au sol et le choc du carrelage glacé me fait reprendre mes esprits. Je chasse toutes mes questions sur l’existence de cette chose. Je me consacre à ma survie à court terme.

Elle ouvre sa bouche comme pour me donner un baiser mortel. Ses dents semblent saigner et son haleine pue la viande pourrie. Je rentre dans une épreuve de force contre elle. Peu à peu elle recule et je la repousse dans le couloir. Je me relève et la batte de baseball toujours à la main, je m’apprête à l’accueillir comme il se doit. Sans réfléchir elle se jette sur moi.

Sa tête est une balle

Sans y réfléchir et en ne faisant confiance qu’à mon instinct, je tape de toutes mes forces. Une giclée de sang atterrit sur mon visage et la demoiselle effectue un vol magnifique à travers le mur en contreplaqué.

Sans attendre une seule seconde de plus, je reviens dans la pièce principale, enfile des baskets, les premières que je trouve, je remets la main sur ma veste et tout en serrant la batte de baseball, je sors de l’appartement. Mon instinct m’ordonne de fuir cet enfer le plus rapidement possible.

J’entends la demoiselle se relever à nouveau. Le couloir commun est d’un calme stressant. Sans réfléchir, je vais vers l’ascenseur et l’appelle. J’appuie à nouveau sur le bouton en espérant le faire venir plus vite, mes pensées se brouillent dans ma tête. Avec tout le boucan que j’ai fait, la moitié de l’immeuble doit être réveillé. La porte de l’appartement s’ouvre et la blonde en sort, elle marche très lentement.

L’ascenseur s’ouvre.

J’entre sans regarder, je glisse sur quelque chose au sol, c’est une tête arrachée avec une partie de la colonne vertébrale, une sorte de truc visqueux et dur à la foi.

J’appuie sur le bouton du rez-de-chaussée. Pendant une éternité, l’ascenseur descend. Mon cœur bat à une vitesse de plus en plus folle dans ma poitrine. Des myriades de question vivent et meurent à l’intérieur de ma tête, je ne trouve que des réponses déplaisantes à ce torrent d’interrogation. La porte s’ouvre enfin sur la sortie. L’aube commence déjà à poindre. Je sors dans la rue, respire à plein poumon et en profite pour vider mon estomac des derniers verres consommés.

L’air est frais et vivifiant. J’aime le sentiment d’avoir vaincu la nuit. L’aube est la récompense de tous les fêtards. C’est un moment unique de pur bonheur qui n’appartient qu’à une poignée de personne qui on réussit à combattre le sommeil. Je perçois cependant que cette aube là est différente. Elle n’est plus la promesse d’une belle journée, elle n’a rien d’amical.

Je les vois les autres, ils sont des dizaines et ils n’ont pas encore remarqué ma présence, bientôt les morts qui marchent seront des centaines peut-être des milliers. Pendant ce temps-là une question trotte dans ma tête :

Si le monde était déjà fini, comment le saurais-je ?

Je commence à avoir un début de réponse.