une coupe

Nous aimons tous les belles histoires.

Qu’est-ce qu’une belle histoire ? C’est le genre de récit où malgré des obstacles réputés insurmontables, le héros ou l’héroïne finit par gagner à la fin (ou pas). Alors certes, les légendes, la littérature et le cinéma comprennent toutes sortes d’histoire avec toutes sortes de variations, mais on peut être d’accord sur un point très important énoncé par Corneille : « à vaincre sans péril, on triomphe sans gloire. »

Une histoire où le héros réussit tout ce qu’il entreprend sans jamais se mettre en danger n’est pas très intéressante. Sans élément perturbateur, ce genre d’histoire lassera rapidement.

Wikipédia nous donne la définition suivante de la dramaturgie : « c’est l’art de transformer une histoire, vraie ou imaginaire, en un récit construit, comportant un ou des personnages en action. »

Selon ce principe-là je vais essayer de vous montrer pourquoi la finale de l’euro 2016 entre la France et le Portugal est une bonne histoire avec de solides bases dramaturgiques.

On va débuter tout ça par une petite liste de présentation des personnages. Il faut bien garder à l’esprit que nous ne parlons pas de sport mais de dramaturgie :

Portugal :

-Aucune victoire en coupe internationale : élément positif. Avoir la figure de l’outsider est une force dans un récit. Tout le monde aime les outsiders, ceux qui ne sont pas promis à un grand destin, mais qui y arrive à la force de leur volonté. Il y a aussi l’idée d’une quête à accomplir, être les premiers de l’histoire à ramener une coupe à la maison.

-Le Portugal n’a jamais battu la France : gros point positif. Affronter un ennemi qui nous a souvent envoyé au tapis fait monter la tension dramatique. Je pense presque à Luke Skywalker qui affronte son père dans le Retour du Jedi. Dans l’épisode précédent, Dark Vador lui avait tranché son bras et ce dernier avait dû reconnaître sa défaite. Le dernier combat de la première trilogie est donc plein de tension dramatique. L’issue est ouverte : Luke peut-il défaire son ennemi ? Les ressorts scénaristiques pour la finale de l’euro sont les mêmes. Malgré, les statistiques et l’histoire, le Portugal peut-il gagner contre la France ?

-Ronaldo le meilleur joueur au monde : pour le coup, c’est un point négatif. Dans l’imaginaire collectif, on imagine rien de mieux que la chute du meilleur. En plus, Ronaldo est du genre à avoir un égo aussi grand que son talent avec une balle aux pieds. La chute en plus d’être attendu est presque prévisible. Je vous renvoie de ce fait à toute la série de films Rocky qui présentent la grandeur et la décadence dans le monde de la boxe.

-Le parcours du Portugal durant la compétition : dire que le Portugal a brillé durant l’euro serait un mensonge. En phase de poules, ils n’ont gagné aucun match et ont enchaîné les nuls. En phase éliminatoire, ils vont jusqu’aux prolongations en 8e de finale et jusqu’au tir au but en quart de finale.Vu de l’extérieur, il faut se rendre à l’évidence, les Portugais reviennent de loin. À plusieurs, reprises, ils sont passé prêt de l’élimination. Ce genre de chose leur donne une aura combative. À vrai dire, leur tournoi dans l’euro ressemble à un épisode d’Olive et Tom. Ils sont toujours à deux doigts de perdre, mais au prix de nombreux efforts, ils arrivent à s’en sortir à la fin.

France :

-La France a déjà gagné des trophées internationaux : dans une intrigue, c’est à double tranchant. Si c’est les mêmes joueurs qui ont déjà gagné, on peut leur répondre : « ouais mais de toute manière vous avez déjà plus rien à prouver ». En l’occurrence, les vainqueurs de 1998 sont soit devenu présentateurs, soit entraîneurs ou soit rien du tout. De ce fait, vivre dans l’ombre d’un passé glorieux peut-être un bon moteur pour une histoire. Il ne faut cependant pas tomber dans le péché de vanité, parce que personne n’aime les vaniteux (cf Ronaldo)

-La France organise l’euro : là on a un mauvais point du point de vue scénaristique. Les ennemis du héros aiment bien choisir le lieu de la confrontation finale. Si on ajoute à ça un public acquit à la cause des bleus, on a une situation de force qui n’est pas bon en dramaturgie. Comment peut-on gagner alors qu’on se trouve dans le pays de l’adversaire ?

-La France a gagné avec panache ses précédents matchs : avant la finale, les résultats de l’équipe de France parlent d’eux même. On a une équipe qui avale et digère ses adversaires (bon ok, dans la réalité c’est pas comme ça, mais là on est dans une histoire). Pourfendeur de l’Islande qui avait tenu en échec le Portugal, vainqueur du champion du monde Allemand, la France est favorite dans le duel qui l’oppose à ses amis européens.

-Le Duel Ronaldo-Griezman : il y a peu de temps la finale de la coupe des champions avaient opposé le Real de Madrid de Ronaldo à l’Atletico de Madrid de Griezman. Ronaldo était sorti vainqueur de ce duel. D’un point de vue dramaturgique, Griezman doit donc se servir de cette finale de l’euro pour se venger de l’affront subis durant cette finale. Le duel de deux nations se résument donc par un affrontement entre deux hommes. Mais pour aller plus loin, on dira que les deux joueurs ont des personnalités différentes entre le plus âgé et l’étoile montante, entre le vaniteux et le timide, l’avantage va à Griezman dans la guerre des symboles. Alors certes, si nous étions dans le Trône de fer, Griezman se ferait trancher la tête à un moment après s’être vaillamment battu, mais nous ne sommes pas dans le Trône de fer et personne n’aura la tête tranchée à l’issue de la finale.

À l’issue de la présentation des protagonistes, il apparaît que les Portugais sont dramaturgiquement placé pour gagner. Il y a cependant un inconvénient majeur à leur victoire : Ronaldo, qui passe plus pour un dieu du foot que pour un humain fait de chair et d’abdos.

Le match :

C’est dans un stade de France aux couleurs des bleus, mais au son du Portugal que le match commence. La pelouse est dans un état de délabrement relatif et une armée de papillons de nuit ajoute un effet poétique aux images.

Il y a un orchestre de cuivre et de corde qui reprend 7 nations army. David Guetta mixe le tube de l’euro et de l’été, des enfants dansent et la fête commence.

Assez rapidement, l’ogre Français attaque. Les dix premières minutes montrent une équipe de France combattante et prête à tout. Les rouges peinent à repousser les attaques de la vague bleue. Le tsunami emporte le genou de leur meilleur joueur, Ronaldo est à terre. Un contact un peu trop appuyé de Payet a mis à bas le dieu du foot et l’a relégué au statut d’homme.

Le petit coup de spray magique n’a qu’un effet transitoire. Il faudra que un bandage pour permettre à Ronaldo de rester sur le terrain.

Entre temps, Griezman réussit une jolie tête cadrée qui est détourné du bout des doigts. Le public retient son souffle et alors que le match débute, il ne fait plus aucun doute que la France va ouvrir le score dans les minutes qui suivent.

Alors que les yeux portugais sont rivés sur l’état du genou de Ronaldo, Sissoko fait une percée de la défense adverse et tire un boulet de canon qui finit en corner. Le Portugal ne peut que se protéger sous l’égide de Rui Patricio, leur dernier rempart dans les cages.

À la 25e minute, le dieu tombe. Ronaldo est incapable de courir plus loin, il s’écroule et ce n’est pas un papillon de nuit qui passe dans le coin qui change la donne. Le Portugal est à terre, son joueur star est évacué en civière. Il apparaît que l’équipe n’a plus aucun espoir de victoire sans Ronaldo. La tragédie est en place.

Évidemment, je parle de tragédie dans son sens premier et grec : elle est injuste, implacable et elle s’impose au sujet qui devient un simple spectateur de sa chute. En ce sens, la blessure de Ronaldo est une pure tragédie. Il ne peut rien faire pour aller mieux et chacune de ses foulés le rapproche du moment inéluctable où il devra quitter le terrain. Il devient alors une pièce de puzzle inutile à son équipe. La seule solution est de ce faire remplacer par Quaresma, un type avec une coupe de cheveux impériale et des tatouages de gangsta.

Pendant ce temps, les Français se brisent encore et encore contre le portier Portugais. Si d’ailleurs, je puis me permettre cette analogie, le match ressemble de plus en plus à la bataille de Thermopyles. Les Portugais vêtus de rouge comme les Spartiates tiennent bon face aux assauts répété de la France. Bien que ces assauts continuent, avec le temps, ils sont moins dangereux, le glaive gaulois s’émousse petit à petit.

La seconde période n’est qu’une suite de frappes ratés et d’occasion de moins en moins dangereuse. Il n’y a que Gignac pour sortir de la torpeur la France en réussissant un magnifique tir qui s’écrase sur le poteau.

Si ce match était une corrida, le taureau serait fatigué d’essayer de transpercer le voile rouge. Les Portugais sont héroïques dans leur défense. Les Français se retrouvent dans une nasse gluante où il n’y a pas de d’échappatoire.

La France n’est plus flamboyante.

À la fin du temps réglementaire, Ronaldo revient sur la touche pour encourager ses coéquipiers. Amputé de toute utilité dans le jeu, il réussit à encourager son équipe, tel un chef de guerre avant la bataille finale (voir 300, le seigneur des anneaux et la plupart des œuvres contenant des batailles). Avec cette intervention, on est dans le pur retournement de situation, le Portugal est blessé et fatigué mais il n’est pas vaincu. Encore une fois, c’est une technique classique pour décrire une bataille. Le camp des héros est toujours moins fort sur le papier que celui des opposants. Les premiers temps de la bataille sont un vrai massacre où les héros en prennent plein la figure, mais ils tiennent bon. Alors que tout espoir semble perdu, il y a un deus ex machina, une intervention quasiment divine qui change le cours de la bataille et donne l’avantage aux héros. On ne peut pas faire de combat final où les héros gagneraient le combat sans suer une seule goutte. Certes, on peut faire un combat où les héros se font massacrer jusqu’au dernier, mais il faut que dans ce cas là leur défaite ait un sens.

Je ne reviendrai pas sur l’étrange main d’Eder qui vaut un carton à Koscienly. Bon en fait, si je suis obligé d’y revenir. Si le Portugal avait marqué à ce moment-là l’équipe aurait gagné sur un malentendu. Ce genre de victoire n’est pas pleine et entière, elle souffre d’une contestation. Les héros ne peuvent pas gagner en utilisant la triche. Certes, ils peuvent utiliser la ruse, la force ou l’intelligence, mais utiliser la triche revient à dévaluer la victoire. La triche transforme les victoires en truc « bof ».

La victoire des Portugais intervient après un magnifique (et tragique pour les Français) but d’Eder. Cette action ne souffre d’aucune contestation. Elle est la mise à mort de l’équipe de France. Alors certes Lloris peut sentir le souffle du ballon près de ses doigts, mais il est battu. Les dix minutes restantes ne sont que les reptations d’un mourant.

Que faut-il retenir de toute cette histoire ? Eh bien déjà qu’au-delà du match, c’est tout une histoire qui a été conté le 10 juillet 2016 au stade de France. Il y a eut des enjeux dramatiques, des retournements de situation et à la fin les héros ont gagné.

Il est évident que seul le Portugal pouvait gagner à la fin de cette histoire. La manière de gagner est parfaite, Ronaldo hors du terrain rajoute du suspens et son retour pour encourager ses camarades est une preuve de combativité pleine et entière. La rédemption suit la chute et dans ce scénario les éléments s’emboîtent avec perfection jusqu’au dénouement.

Une victoire de la France devant son public aurait été trop prévisible et trop cliché après leur parcours exemplaire durant la compétition.

Il est évident que cette histoire appel une suite : une vengeance de cette équipe de France durant le mondial par exemple. À vrai dire, il se peut que la véritable histoire se trouve là : la France battue et humiliée sur son territoire qui se prépare à conquérir les terres Russes pour laver l’affront. Un grand classique de tous les récits sportifs finalement…